On connaît le procédé de composition habituel à Watteau. Au contraire de la généralité des peintres qui, partant d'un fait concret, d'une idée raisonnée, jettent sur le papier une esquisse d'ensemble et conduisent l'œuvre à bonne fin en reprenant chacune de ses parties, Watteau dessine sans objet défini, sans idée préconçue. Il accumule d'innombrables croquis, toujours pris sur le vif, des ensembles et des détails, des mouvements et des attitudes, des morceaux de paysages, etc., et quand il veut faire un tableau, il consulte ces feuilles d'études, qu'il appelait si justement ses « pensées », comme « un dictionnaire de nature composé à son seul usage » (L. de Fourcaud). Alors, une impression qui l'a traversé, un rêve que son imagination a bercé un instant, se dégagent et prennent vie; il choisit, dit Caylus, les figures qui lui conviennent le mieux pour le moment et il en forme des groupes, « le plus souvent en conséquence d'un fonds de paysage qu'il a conçu ou préparé ».
Ainsi, même s'ils n'étaient pas de parfaites œuvres d'art, ces dessins de Watteau, à la fois évocateurs et documentaires pour le peintre, nous seraient déjà doublement précieux. Or, le souvenir d'un bon nombre d'entre eux, en partie perdus aujourd'hui nous a été conservé grâce aux Figures de différents caractères.
Peu de temps après la mort de Watteau (18 juillet 1721), son ami Jean de Jullienne, ayant formé le dessein de faire graver son œuvre, commença par donner à reproduire des études d'après nature, sans doute celles qu'il avait reçues en legs de Watteau mourant. Il fit paraître, en novembre 1726 et en février 1728, deux volumes in-folio, contenant 351 planches, précédées d'un avertissement et d'une notice biographique. Ces deux volumes, intitulés Figures de différents caractères, de paysages et d'études dessinées d'après nature, forment les tomes l et II de ce qu'on appelle le Recueil Jullienne, ouvrage dont les tomes III et IV sont constitués par deux autres grands in-folio, reproduisant des peintures et des dessins (surtout des dessins d'ornement) du même Watteau, et distribués en 1735.
Les planches des Figures de différents caractères sont des eaux-fortes; la gravure en facsimilé, dite « en manière de crayon » ne sera mise au point que dans la seconde moitié du siècle, et, en son absence, le trait d'eau-forte était le procédé direct, expéditif et synthétique le plus convenable à la traduction de ces dessins.
Pour représenter les Figures de différents caractères, sept planches de sujets variés, dues à cinq auteurs différents par l'âge, la formation et le talent, afin de mieux montrer à quel point les collaborateurs de ce rare et précieux recueil ont su faire passer dans leurs gravures tout « le feu et l'esprit » des originaux, comme le dit Jullienne lui-même dans son avertissement.
Deux des figures, œuvres de Jean Audran, représentent le plus ancien par l'âge des collaborateurs de l'ouvrage: ce sont celles d'un Mezzetin de profil, assis, une jambe étendue, et d'une femme de profil, assise sur une chaise.
De F. Boucher, qui a gravé près de la moitié de ces planches, on peut voir, d'une part une scène champêtre, un berger agenouillé près de sa bergère, dans un décor bocager, dont il se souviendra plus tard, et une étude d'homme couché, qui est un des personnages de l'Ile enchantée.
Une grande étude de femme, vue en buste, assise dans un fauteuil, un profil d'homme en fraise, coiffé d'un bonnet et un profil de femme portant un bonnet de linge sont des échantillons caractéristiques de la manière de Benoit II Audran, de Laurent Cars et de Bernard Lépicié.