La gravure de portraits et de paysages
EN FRANCE AU XVIIIe siècle
Le grand public qui s'intéresse à l'histoire de l'estampe se forge quelquefois une classification un peu sommaire. Dans sa pensée, en France, le XVIIIe siècle est le règne de la gravure de genre, petit tableau de mœurs ou plaisant ou léger; l'art du portrait caractérise les temps de Louis XIII et de Louis XIV, et le goût du paysage n'apparaît qu'a l'époque romantique. Mais, a serrer la question de plus près, les curieux s'aperçoivent vite que ni la représentation de la personne humaine ni celle de la nature ne sont absentes des œuvres gravées du XVllle siècle. Au contraire, ils peuvent constater qu'elles y ont la part du lion.
Portraits et paysages comportent le trait commun d' être pris dans la réalité. Ni les uns ni les autres ne sortent tout armés, je veux dire tout entiers, du cerveau de l'artiste. Ici, comme la, secondaire est le rôle de l'imagination; il s'agit seulement de sentir, de comprendre profondément et de traduire avec la plus grande pénétration possible.
Que les peintres de portraits et de paysages soient tenus de se conformer à cette double loi, nul n'y contredit. Mais, dira-t-on, les graveurs et surtout les graveurs de traduction ont pour unique devoir de copier avec exactitude.
Non, la gravure n'est pas un simple procédé de reproduction; la gravure la gravure est un art, un art au meilleur sens du mot; la gravure jouit du privilège de se multiplier sans s'amoindrir ; de plus, c'est une langue universelle que chacun sait entendre ; c'est une tribune d'ou l'artiste a faculté de parler a tout l'univers civilisé.
Jamais ceci ne fut plus évident qu'au XVIIle siècle. Il faut se rappeler, et cette évidence, et toute la précellence de l'art de la gravure, pour comprendre le rôle de l'estampe française de cette époque, son importance et son triomphe persistant, qu'il s'agisse de jeux de l'imagination ou de représentations de la réalité.
A priori, il y a en effet, dans ce succès inouï, quelque chose de paradoxal: les graveurs originaux furent rares au XVIIle siècle; la plupart des maîtres du burin et de la pointe bornèrent leur ambition à traduire les œuvres d'autrui. Mais il y a manière de traduire. On admet que graver ses propres compositions, ce soit, d'une part, attribuer a ses impressions une valeur durable ou prouver leur profondeur et, de l'autre, faire un peu cette confession publique dont parle Pascal, étaler au grand jour sa manière de voir et de sentir, ses idées, ses préférences, ses rêves. On ne songe pas que, pour un véritable artiste, reproduire un portrait ou un paysage peint, c'est pénétrer l'âme du peintre, le comprendre et montrer qu'il a été compris. Une traduction peut enlever tout accent a l'original, mais elle peut aussi y ajouter, témoin le compliment fait par Le Brun a Gérard Audran : « Vous embellissez mes peintures » ; ce n'est pas toujours une interprétation de second degré, c'est aussi souvent une interprétation a la seconde puissance. Tel fut l'art des graveurs du XVIIle siècle.
A considérer leurs estampes sous le seul aspect de la technique, on constate que leurs efforts tendirent a la reproduction, de plus en plus fidèle, de l'éclat, du coloris et des mille nuances d'une peinture. Ce mouvement aboutira, vers l'extrême fin du règne de Louis XV, a l'adoption du système de la gravure en couleurs, lorsque cette invention qui date de la première partie du siècle, aura été perfectionnée par les découvertes successives de la « manière de crayon » (1758) et de la « manière de lavis » (1766). Mais, entre 1700 et 1750 environ, c'est uniquement par des jeux de tailles et de contre-tailles, par des mélanges de points et de traits, par des dégradations d'ombres et de lumières, que les seigneurs du cuivre prétendirent traduire tous les tons d'une palette.
Cette préoccupation de collorisme fut chez eux si vive qu'elle a influé sur l'évolution des divers genres de gravure. La réussite de la transposition était relativement plus facile en matière de portraits qu'en matière de paysages; aussi le succès fut-il la rapide et complet, ici lent et jamais tout a fait atteint. Ces deux catégories d'estampes subirent, du reste, des influences différentes qui en activèrent ou retardèrent les progrès. C'est pourquoi, malgré tous les traits communs qui permettent de les réunir en un seul ensemble, et bien que souvent le même artiste, comme par exemple Baléchou, ait également triomphé dans le paysage et dans le portrait, gravures de portraits et gravures de paysages doivent être étudiées séparément.
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